Je sens

 

Je sens.

Les coups de marteaux, les yeux rivés su la poutre, les cris d’un chien de chasse au loin, assise sur la charpente, la vue qui s’étend devant moi, des coups de marteaux, des bruits d’éboulements, de la pierre que l’on taille, des coups sur le burin, précis ou éclatés, fins ou grossiers, j’entends les sifflements guillerets, les réflexions techniques, les jurons, les comiques de répétitions.

Je sens, la poussière, du bois, de la pierre, mon ami qui chantonne, le soleil pâle sur mes doigts abîmés. « T’as une cale de ton côté, toi ? Tu la trouves sableuse, toit, la pierre ? Non pas sableuse, un peu humide, y’à comme des grumeaux, là, tu vois, ça a gelé »

Je sens mon petit doigt déchiquetté, enroulé d’un gros pansement.

Je sens, le cheval, de ces habits que l’on m’a prêté. Le bois, les matériaux, tous ces nouveaux éléments dans lesquels je peux foutre le nez pour enrichir mon réservoir d’odeurs.

Je sens, mon cul sur la poutre que j’ai moi-même taillé.

Façonner, maçonner, tracer, emboîter, porter, carier, découper, tirer, utiliser la force, greffer son corps à la matière, avoir froid, puis chaud, s’exposer.

Je sens, les arbres pâles, bien ordonnés, un flou gracieux des chemins gelés, les sabots dégueus que je dois nettoyer, les pieds dans la boue, le nez dans sa crinière. Etourdie, je garde mon sérieux, mon caractère face au sien, on part ensemble se noyer dans le tendre de l’hiver. Margot me devance, à cru sur Tempête, la grande jument de trait.

« Ca sent bon » je dis, elle dit « ça sent quoi ? »je dis « Rien . » en pensant à quelque chose d’ inexplicable de l’ordre d’un mélange de fruit, clémentine, avec du bois fumé, du chocolat, cet ensemble que je reconstitue dès les premiers jours de froid.

Odeurs, chaleurs qui naissent dans la glace et se développent à puissance mille. Le froid amplifie les odeurs, même les plus légères. On galope et ça s’estompe. Les souvenirs du moi-enfant qui sentaient sa petite sœur en comparant l’odeur de ses couches à celle d’une omelette.

Mon corps chaud dans le vent glacé. Ma mère, pauvre, dans les campagnes dénudées. Le travail à l’extérieur, le manque de confort. Les cadeaux de Noël en forme d’oranges, que j’imagine être d’un autre temps.

Autre temps
Autres lieux
Disparus
dans le temps
dévoilés
par moment
quand le nez
se complaît
à rêver
d’anciens traits.
Je me noie
submergée
de trouver
mon passé
dans cette île
de parfums
plutôt durs
plutôt biens
le son gras
surgit là
le pote sort
sa sono
ses achats
son brouhaha.

Voilà. Puis il est des matins où Jean Pierre se rendort. La flemme. Trop froid, caravane congelée, les couvertures chauffent d’une espèce de bien-être indomptable.

Un orteil, puis l’autre, l’oeil bleu rougi s’entrouvre au centre d’un visage piquant, piqué, mal bu, mal rasé. Rougi du sang tantôt circulant, tantôt figé. Sortir l’orteil, et grogner.

J-P s’insulte. S’envoie des gros mots dans la gueule, partout dans la pièce. Penché, les rattrappe au vol.

Il fait nuit. Appel des loups, des choses mystiques. Il peut faire son coup foireux. 3H45. C’est l’hiver.Le vrai, le dur. JP grogne et sort l’autre pied, d’un coup sec, sans réfléchir, et le cale directement dans sa chaussette de laine usée épaisse.

Ouverture du deuxième œil. Celui là galère, pris dans la paupière. Lampe torche et JP cherche le bouton play. Un espèce de son rauque sort de la machine sur fond d’harmonica, ses jambes velues se déplient tranquillement jusqu’au pantalon.

Le 4×4 est prêt, faut bien s’habiller – tout est en place. Pas de téléphone, pas de lumière, pas de battement de cœur, pas de présence, pas de traces. Seul. Dans le silence. Son corps, ce qui en sort, des souvenirs, de chair tendre, d’une caresse, qui laisse entendre, la lésion, d’un cœur trop con.

JP n’a pas mal, la vie est dure, il a grandi avec. Cette nuit, attentif, les sens aux aguets, il accomplit les gestes habituels de sa préparation. Un mégot, un fond de café froid, un coup d’oeil par la fenêtre. Il sent que c’est bon, il sent que ça monte, les veines s’animent, le corps engourdi se mets en route.

S’animer
les pensées enkylosées
le frais gosier à jeun prêt à s’envoler,
Les clés,
posées,
en route pour la virée.

copeaux

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